Les connecteurs causaux jouent un rôle fondamental dans l'organisation du discours en assurant la cohérence logique entre les énoncés. Ils permettent notamment d'exprimer une relation de cause à effet, en reliant une conséquence à son fondement explicatif. En français, cette catégorie regroupe des marqueurs tels que parce que, car, puisque, étant donné que, ou encore comme. Ces éléments linguistiques ne se contentent pas d'établir une simple relation logique : ils contribuent également à structurer l’argumentation, à orienter l’interprétation de l’énoncé, et à refléter l’intention communicative du locuteur. Selon les contextes syntaxiques et pragmatiques, les connecteurs causaux peuvent varier en termes de force explicative, de position dans la phrase, ou encore de degré d'implication dans l’énonciation. Ainsi, leur analyse constitue un enjeu central pour la compréhension fine des mécanismes du discours et des stratégies argumentatives qu’il mobilise.
Dans cette perspective, plusieurs études se sont intéressées au fonctionnement discursif et pragmatique des connecteurs causaux. L’article de Mohammed Jadir propose, à ce titre, une analyse précise des connecteurs parce que, car et puisque, en soulignant leurs particularités syntaxiques, sémantiques et discursives.
Dans son article intitulé « Les connecteurs causaux en français : approche fonctionnelle de car, parce que et puisque », Mohammed Jadir propose une analyse rigoureuse et nuancée de trois connecteurs souvent regroupés sous l’étiquette générique de "marqueurs de causalité". Il y démontre que cette catégorisation simpliste masque des différences fondamentales dans les fonctions syntaxiques, les effets sémantiques et les implications pragmatiques de chacun de ces éléments. Son étude repose sur le cadre théorique de la Grammaire Fonctionnelle (GF), élaborée par Simon C. Dik (1989, 1997), qui permet d’aborder les énoncés comme des structures à plusieurs niveaux (ou strates), chacun correspondant à un type de contenu informationnel et à une fonction communicative spécifique.
L’enjeu est clair : dépasser la simple étiquette de "cause" et rendre compte, à travers une analyse stratifiée, de la diversité des fonctions linguistiques assumées par car, parce que et puisque. Cette approche se veut à la fois théorique et empirique, en s’appuyant sur des données tirées de corpus littéraires, notamment L’Assommoir de Zola et Les Liaisons dangereuses de Laclos, choisis pour leur richesse stylistique et la variété des structures causales qu’ils mobilisent.
La première partie de l’étude établit une cartographie fonctionnelle des trois connecteurs à partir de la stratification proposée par la Grammaire Fonctionnelle. Dans ce modèle, on distingue principalement trois niveaux hiérarchiques :
À cette tripartition correspondent les fonctions respectives de parce que, car et puisque.
Parce que est un connecteur causal intégré syntaxiquement. Il introduit une subordonnée qui constitue une cause objective de l’événement exprimé dans la principale. Cette cause s’inscrit dans la réalité référentielle et peut être testée empiriquement. Par exemple :
"Il est resté chez lui parce qu’il pleuvait."
Dans cet énoncé, la subordonnée en parce que est enchâssée dans la principale : elle constitue un complément circonstanciel de cause, donc un élément syntaxiquement dépendant. Elle est intégrée à la strate prédicative (ei), car elle explique un fait observable et concret. Cela se vérifie par la possibilité de transformation en clivage focalisant :
"C’est parce qu’il pleuvait qu’il est resté chez lui."
La structure répond également à une question directe du type "Pourquoi ?", ce qui confirme sa fonction explicative pleine.
En contraste, car est un connecteur de coordination. Il introduit une proposition indépendante sur le plan syntaxique, mais qui fonctionne comme une justification subjective de l’énoncé précédent. Dans :
"Il n’est pas venu, car il avait peur de croiser son ex-compagne."
la seconde proposition n’est pas subordonnée à la première ; elle en est indépendante grammaticalement, mais elle fonctionne comme un commentaire ou une interprétation. On se situe ici au niveau de la proposition (Xi), où l’on manipule non plus seulement des faits, mais des représentations mentales. Car ne peut pas être focalisé, ni répondre directement à "Pourquoi ?", ce qui indique une moindre intégration.
Enfin, puisque fonctionne différemment des deux précédents. Il introduit une proposition présupposée ou connue, qui sert de point d’appui discursif pour formuler une assertion ou une conclusion. Par exemple :
"Puisque tu le sais déjà, je ne vais pas me répéter."
Ici, la cause n’est pas événementielle ni interprétative : elle est pragmatique. L’énonciateur prend appui sur une connaissance partagée ou une évidence supposée pour légitimer son acte de parole. On se situe dans la strate illocutoire (Ei), car puisque ne vise pas à expliquer un fait, mais à fonder une prise de parole.
Au-delà de leur fonction syntaxique, ces connecteurs influencent la manière dont les énoncés s’organisent dans le discours. Jadir met en évidence les effets textuels différenciés produits par chacun.
Parce que assure une continuité textuelle forte. Il permet d’enchaîner des propositions de manière fluide, en donnant une cause intégrée à la narration. On observe souvent cette dynamique dans les récits littéraires où la causalité participe à la logique événementielle. Par exemple :
"Ils couraient, parce qu’ils avaient entendu un bruit suspect."
Le lien causal est ici narratif, logique, intégré au déroulement de l’action. Il n’y a pas de rupture dans le fil du texte ; au contraire, le connecteur assure une progression linéaire.
À l’inverse, car introduit une pause interprétative. Il suspend le récit pour livrer un commentaire, une justification personnelle, souvent du point de vue du narrateur ou du locuteur. Par exemple, dans Zola :
"Gervaise ferma les yeux, car elle crut un instant qu’elle allait recevoir le maquereau par la figure."
Ici, car ouvre une fenêtre énonciative sur la perception du personnage. Il rompt la linéarité du récit pour introduire un contenu subjectif.
Quant à puisque, il oriente l’interprétation du discours dès le début de l’énoncé. Sa position initiale (souvent préférée) lui confère une valeur de cadrage pragmatique. Par exemple :
"Puisque tu es là, autant en profiter."
La proposition introduite par puisque n’est pas nouvelle : elle est censée faire partie du stock de connaissances communes entre les interlocuteurs. Elle justifie l’acte énonciatif sans entrer dans la dynamique événementielle.
À la lumière de ces observations, Jadir propose une typologie fonctionnelle des trois connecteurs, fondée sur leur niveau d’intervention dans la structure informationnelle de l’énoncé, leur statut syntaxique, шли type de causalité et leur portée discursive. Ce tableau peut être résumé comme suit :
| Connecteur | Niveau fonctionnel (GF) | Statut syntaxique | Type de cause | Fonction discursive |
|---|---|---|---|---|
| Parce que | Prédicatif (ei) | Subordination | Objective | Explicative intégrée |
| Car | Propositionnel (Xi) | Coordination | Subjective | Justificative / interprétative |
| Puisque | Illocutoire (Ei) | Subordination | Présupposée | Pragmatique / justificative |
Cette typologie met en évidence la non-équivalence sémantique et fonctionnelle de ces connecteurs, malgré leur regroupement fréquent dans les grammaires classiques. En effet, chacun d’eux participe à un mode spécifique d’organisation du discours, révélant des intentions communicatives différentes de la part du locuteur.
L’intérêt majeur de l’article réside dans sa capacité à articuler une modélisation linguistique rigoureuse avec une observation fine des usages discursifs en contexte. L’approche fonctionnelle permet de dépasser les cloisonnements traditionnels de la syntaxe, de la sémantique et de la pragmatique, en les réunissant dans une perspective globale de production du sens. Elle invite également à reconsidérer l’enseignement des connecteurs en français, en montrant que leur emploi dépend non seulement des structures grammaticales, mais aussi des choix énonciatifs et des effets de sens visés.
En somme, Jadir montre que car, parce que et puisque ne sont pas seulement des variantes stylistiques d’un même rapport logique, mais des outils différenciés de gestion du discours, chacun avec ses contraintes, ses possibilités, et ses effets. Son article constitue une référence précieuse pour qui s’intéresse à l’analyse du discours, à la linguistique textuelle, ou à la didactique du français langue première ou seconde.